Extrait I : Un État de force.

COkvXoRXAAAksMX.jpg-large“…Le régime en place au Togo émet depuis quelques mois un discours sur les Droits de l’homme. Et ce discours n’a cessé de s’amplifier. Le peuple togolais ne s’est pas laissé abuser une fois de plus. Parce qu’il a fini par savoir, à travers une expérience douloureuse, que la démocratie et le respect des droits de l’homme, la justice et le respect de la dignité humaine ne sont pas une question de discours, mais avant tout, une question de pratiques. Et des pratiques garanties, non pas par la magnanimité d’un homme, mais par des institutions fiables, parce que fondées sur des mécanismes qui en assurent un contrôle effectif et permanent par le peuple. La défiance du peuple togolais à l’égard de ce discours reflète une saine attitude. Le régime en œuvre au Togo a été l’autocratie la plus rétrograde du continent. Et il le reste encore aujourd’hui. C’est un régime de pouvoir personnel, dans lequel les hommes sont traités non comme des citoyens mais comme les sujets d’un monarque colonial, et où toutes les institutions sont soumises au bon vouloir du chef de l’État, et ne servent que les intérêts de ce dernier.

Le système politique togolais a fonctionné sur cette base depuis vingt ans. II ne peut changer sous l’effet d’une baguette magique, comme par enchantement, ou par l’effet du prince. Le discours du pouvoir togolais sur les droits de l’homme est à usage externe. Il n’est pas destiné à instaurer ces droits au Togo et à créer les conditions de leur exercice et de leur défense dans le pays. Il est donc trompeur. Il est destiné à restaurer à l’extérieur une image de marque édifiée pendant vingt ans par ces mêmes procédés. C’est un moyen pour assurer la survie d’un régime qui méprise toujours foncièrement la personne humaine et qui a failli basculer pour cela.

Le régime qui tient aujourd’hui ce discours plonge en fait ses racines dans le coup d’État de janvier 1963. Le chef de l’État togolais ne cesse toujours de se vanter d’avoir été à la tête de ceux qui avaient perpétré ce forfait.

Le cri du sang versé n’est pas le seul fait que s’efforce de couvrir le discours incohérent sur les droits de l’homme au Togo. Pour briser la conscience du peuple et mettre plus facilement le pays sous la botte, ceux qui avaient renversé le pouvoir en 1963 avaient instauré un véritable climat de terreur blanche et d’injustice. Brimades gratuites, exactions, règlements de comptes, assassinats… Un arbitraire total et un mépris arrogant de la loi. Le pouvoir réel était, non pas à la Présidence de la République mais dans les camps militaires où l’on se comportait comme en territoire conquis, au mépris du droit et de la justice. Le chef de l’État actuel était alors le chef de l’armée.

Le coup d’État de 1967, par lequel il se saisit plus ouvertement de l’appareil d’État, ne fut pas autre chose qu’une érection de ces pratiques d’asservissement du peuple en institution. Ce fut l’armée au pouvoir ; en fait, le même groupe d’officiers ayant perpétré le coup de 1963, et qui sentit la nécessité de consolider et d’étendre ses acquis en confisquant directement le pouvoir d’État. L’arbitraire devint ainsi le fondement normal de la vie publique, et le peuple, soumis à un véritable terrorisme d’État. Plus que jamais, la violence devint l’auxiliaire indispensable de la pratique politique de ceux qui venaient d’opérer la confiscation civique.

La prise du pouvoir par l’armée en 1967 marqua le début de l’autocratie et de la personnalisation du pouvoir. Les partis politiques antérieurs, que la brutalité des nouveaux tenants du pouvoir força à rentrer dans l’ombre, furent dissous ; on les remplaça par le parti unique. Les syndicats antérieurs, qui affirmèrent nettement leur opposition aux nouvelles pratiques politiques et sociales, furent dispersés ; on leur substitua le syndicat unique avec des dirigeants à la solde du pouvoir et de l’étranger. Les organisations de jeunes et de femmes furent disloquées ; à leurs places, on créa la jeunesse du parti et l’union des femmes. On mit ainsi en place tous les éléments du régime de dictature, en prenant soin de faire préalablement le vide politique et de bâillonner le peuple.

Quelques intellectuels imprudents, obnubilés par l’honneur facile et les privilèges du pouvoir parlèrent alors de la nécessité d’un mythe comme facteur de la construction nationale et, sans réserve, apportèrent leur contribution à la mise en selle du régime. Le culte de la personnalité devint un bouillon malsain qui continue d’empoisonner la vie nationale et de bloquer les initiatives créatrices.

Toute la pratique politique et sociale devint une suite de mythes mystificateurs destinés à tirer du néant l’image d’un chef d’État despotique. « L’animation » fut érigée en système pour glorifier le    « père de la nation ». Les organisations de jeunes, de femmes, le syndicat n’ont plus d’existence que par un homme. Les organisations religieuses sont soumises à ce culte de la personnalité pour la déification du despote.

Dans cette atmosphère extravagante où un homme grisé par le pouvoir absolu devient le centre de gravité de la vie nationale, on comprend tout ce qu’avaient de mystificateur et de mensonger la constitution, les élections de 1979, l’assemblée nationale. Le parti unique n’était rien de plus qu’un montage sans contenu, dont les instances servaient de grandes messes à la gloire du général. En fait, toutes ces institutions, comme toute la vie politique n’étaient qu’une farce tragique chargée d’une fonction précise : tromper l’opinion extérieure, tuer la conscience politique de la jeunesse et l’endormir, couvrir le despotisme, tout comme l’actuel discours sur les droits de l’homme.

Indépendamment du fait que le despotisme, avec toute sa charge de mépris de la personne humaine et de violences gratuites, est un anachronisme politique et social à cette veille du bicentenaire de la révolution de 1789, il est inadmissible aujourd’hui ; parce qu’il est une source de gaspillage d’énergies et de ressources dans une société dont les besoins sont si nombreux, et où la misère est un véritable défi à relever. II est intolérable parce qu’il empêche le développement du pays et bloque le progrès du peuple…”

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