NE PAS SE TROMPER D’ADVERSAIRE

 

La situation politique s’est considérablement dégradée dans la mouvance de l’opposition depuis les présidentielles du 22 février 2020. C’est la première fois que l’opposition se trouve confrontée à une telle situation au lendemain d’une élection présidentielle. La CDPA-BT estime que ce fait est d’une gravité exceptionnelle pour la lutte d’opposition.

Par conséquent, elle estime urgent d’attirer l’attention de tous sur le fait. Elle demande à chacun de tous ceux qui aspirent au changement démocratique depuis si longtemps de se surpasser pour permettre la poursuite de la lutte d’opposition au cours de ce quatrième mandat inacceptable de Faure.

Le jeu électoraliste

Avant ce 22 février, des partis d’opposition allaient toujours joyeusement aux élections présidentielles, en sachant bien qu’elles sont pipées d’avance. Et ils y allaient sous le faux prétexte « qu’on ne boycotte pas les élections ». Ce qui signifie qu’il faut alors aller voter quel que soit le caractère inacceptable des conditions d’organisation du scrutin.

Puis, après la proclamation des résultats truqués par le régime, on se révoltait. On faisait des manifestations de protestation. On revendiquait la victoire. On appelait la population à descendre dans la rue pour défendre « la victoire du peuple »…, tout en sachant qu’on n’avait aucune force, ni aucune organisation pouvant permettre de reprendre le pouvoir à celui qui se l’est attribué frauduleusement dans un état du rapport des forces totalement défavorable à l’opposition.

Les élections de 2010 traduisent bien cette pratique de façon caricaturale. Cette année-là, nous avons effectivement marché ; une fois par semaine. Plus d’une fois effectivement, nous sommes allés jusqu’à la plage tenir des meetings de protestation, comme l’ont méchamment relevé certains des responsables de la « dynamique Kpodzro », pour dénigrer. Le FRAC était de la partie, ses créateurs cachant soigneusement le rôle trouble qu’ils ont joué dans l’implosion de l’UFC.

Les organisateurs de ces marches hebdomadaires de 2010 savaient bien qu’il n’en sortirait rien pour l’opposition, pour l’avancement de la lutte d’opposition. Ils savaient que ces marches n’amèneraient jamais Faure à lâcher le pouvoir au profit de Fabre, parce que le rapport des forces n’est pas favorable à l’opposition. Mais à chaque fois, ils avaient entretenu l’illusion du contraire au sein de la masse des opposants. Jusqu’au moment où tout cela s’est terminé en queue de poisson. Faure n’a pas quitté le pouvoir.

Toutefois, bien que stérile, toute cette agitation postélectorale de 2010 avait clairement montré que la revendication de la « victoire du peuple » était organisée contre le régime en place. Et pour cette raison, même des Togolais qui doutaient de la victoire de Fabre parce qu’ils n’avaient aucune preuve tangible pour y croire, avaient tout de même marché tout le temps jusqu’à la plage, comme les autres.

Réédition d’une pratique politique inappropriée

A quelques détails près, c’est à ce même scénario auquel on assiste pendant ces deux derniers mois. Comme en 2010, les candidats des partis d’opposition ayant pris part au scrutin du 22 février 2020, y compris le candidat de la dynamique Kpodzro, savaient bien que les conditions d’organisation du scrutin ne permettent pas « d’aller arracher l’alternance pour le peuple ». Ils y sont allés malgré tout, sous des prétextes divers.

Fulbert Attisso a révélé le leur lors de la conférence de presse du 8 avril 2020 où Mgr Kpodzro, sous l’effet de l’émotion, a proféré tant d’imprécations contre tout le monde. « Quand nous avons rencontré le G5, a-t-il déclaré, nous avons dit à ces Ambassadeurs que les institutions qui organisent les élections ne sont pas fiables, que nous ne leur faisons pas confiance. Mais néanmoins, nous sommes des politiques ; nous ne laisserons pas le terrain libre ; nous allons affronter le pouvoir malgré que le cadre électoral n’était pas sain ».

Autrement dit, sachant bien que le régime a organisé les élections de manière à se proclamer vainqueur contre la volonté populaire ; qu’il a profité de l’état du rapport des forces pour refuser « l’amélioration » du cadre électoral que nous n’avons pas cessé de lui « demander » de faire depuis des années ; que de ce fait l’opposition ne pourra pas « arracher l’alternance » par ces élections-là… ; malgré tout cela, devons-nous aller vaillamment aux urnes « pour affronter le pouvoir », parce que « nous sommes des politiques » ? Quel sens donnons-nous alors aux élections dans la lutte d’opposition en cours contre le régime militaire despotique ? La réponse importe peu pour le moment, parce que l’essentiel est aujourd’hui ailleurs.

Comme tout le monde s’y attendait effectivement, la CENI a rempli sa mission : elle a proclamé Faure Gnassingbe gagnant des élections, comme d’habitude. La cour constitutionnelle aussi a assuré sa fonction politique dans le système : elle a entériné ces résultats grotesques, avec quelques aménagements mineurs pour se donner bonne conscience.

Mr Attisso a raison de dire aux ambassadeurs que l’opposition ne fait pas confiance à ces institutions chargées de conduire le processus électoral. Mais le rapport des forces est de leur côté. Et aucun parti d’opposition pris isolément n’y peut rien dans l’état d’organisation actuel de l’opposition. Pas plus qu’aucun regroupement de circonstance. Et tout le monde sait que les décisions de la cour constitutionnelle sont irrévocables selon les lois du régime.

Comme en 2010, nous avons manifesté notre colère et notre révolte contre les résultats proclamés. Nous avons revendiqué la victoire avant même la fin du vote. Nous nous y sommes pris d’ailleurs très tôt pour le faire afin de couper l’herbe sous les pieds de ceux des autres candidats qui seraient tentés de le faire, et mettre la masse des opposants en condition. Nous avons « mobilisé » en appelant la population opprimée à manifester pour défendre « la victoire du peuple », comme nous l’avions fait pour toutes les présidentielles pipées d’avance depuis 1998 au moins.

En définitive, les élections du 22 février 2020 se sont déroulées de la même façon que toutes les précédentes ; mais à un détail près : la « mobilisation » n’a plus consisté en des marches et meetings de protestation à la plage. Elle a procédé par une utilisation agressive et abusive des média et des moyens de communication et de propagande modernes, pour entretenir la population dans l’illusion que de toute façon « l’alternance est dans la poche », et que les Etats-Unis viendront bientôt nous « dégager » Faure.

Une guéguerre déplorable

Mais il y a bien plus grave dans cette période postélectorale qui s’ouvre. Les germes de division semés dans le pays par l’immixtion du religieux dans le politique, notamment dans la procédure de désignation des candidats aux élections, ont explosé au sein de l’opposition et dans le pays comme une bombe, en mettant sur la place publique deux clans visiblement opposés à mort : le clan de la dynamique et de ses bataillons d’un côté, et de l’autre le clan de l’ANC et ses partisans.

Le 8 avril, la conférence de presse de la dynamique a ouvert les hostilités au-delà de toute mesure. Et chacun des deux clans s’est engagé dans ce conflit d’ampleur historique, chacun usant sans retenue d’armes aussi dévastatrices que les injures, les dénigrements, les accusations de toute nature, la calomnie abondamment arrosée d’intoxication… En plus, la guéguerre a vite dégénéré sur les réseaux sociaux, lesquels sont transformés en un terrain de bataille où chacun a déversé à loisir des propos fielleux avec, de part et d’autres, une tendance effrénée à la manipulation de l’opinion.

La CDPA-BT estime cette situation déplorable. Cette guéguerre a bien discrédité l’opposition toute entière. Et elle l’a fragilisée davantage, en désorientant les forces et les énergies sur ce qui est pour l’instant l’inessentiel compte tenu des énormes défis auxquels l’opposition va être confrontée au cours de ce quatrième mandat inacceptable de Faure.

Ne pas se tromper d’adversaire

Il est plus que nécessaire de ne pas oublier la gravité de la prétendue réforme constitutionnelle adoptée le 9 décembre 2019 par l’assemblée que le régime s’est donnée à cette fin en décembre 2018. Elle pose un défi énorme pour l’ensemble de l’opposition, en ce sens qu’elle constitutionnalise en quelque sorte le maintien du régime au pouvoir à vie. C’est en réalité une autre manière d’exprimer le « Eyadéma ! Toujours au pouvoir ! » que nous avons si bien entendu pendant des années.

Dans les faits, cette « révision constitutionnelle » impose au pays la perpétuation du régime militaire despotique à travers la personne de Faure Gnassingbe. On sait en effet qu’à l’issue de ce quatrième mandat, Faure (ou son successeur éventuel) a le pouvoir d’organiser un référendum forcément à l’image de cette mascarade électorale du 22 février 2020, pour se porter encore candidat pour un cinquième mandat ; et qu’il peut renouveler le manège en 2030, puis en 2035… Et s’il lui arrive un jour de vouloir quitter le pouvoir avant de mourir, il devient de droit un membre du Sénat, et à vie !

L’opposition va ainsi être confrontée à une situation extrêmement grave au cours de ce quatrième mandat. En conséquence, ce n’est pas le moment de se tromper d’adversaire en dispersant les forces sur l’accessoire. Quelle que soit la gravité des fautes politiques commises tout au long de ce processus électoral du 22 février, l’adversaire politique principal n’est aujourd’hui ni Kpodzro, ni Agbeyome, ni ce qu’il est convenu d’appeler la « dynamique Kpodzro ». Mais l’adversaire principal n’est pas non plus Fabre et ses bataillons. A la limite, il n’est même pas Faure et sa clique.

L’adversaire principal, c’est ce régime despotique. Il le reste, et il le restera tant qu’il continuera de s’incruster au pouvoir contre la volonté populaire et par des pratiques politiques inadmissibles.

Et il continuera malheureusement de rester l’adversaire principal, tant qu’une pulsion salutaire issue de la masse des opposants ne viendra pas amener l’opposition toute entière à se donner une organisation pouvant la mettre en mesure de renverser le rapport des forces en sa faveur.

Il faut nécessairement donner à l’opposition une organisation nouvelle pour faire avancer la lutte d’opposition.

Lomé le 27 avril 2020

Pour la CDPA-BT

Son Premier Secretaries

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