AFRIQUE : QUAND LA DETTE DICTE LA RUPTURE (Le Sénégal, miroir de la fragilité africaine)

(Le Sénégal, miroir de la fragilité africaine)

 

Deux ans après avoir porté au pouvoir l’espoir d’une rupture avec l’ordre ancien, le Sénégal du président Bassirou Diomaye Faye se fracture au sommet de l’État, sous la pression d’une dette réévaluée à plus de 130% du PIB.

 La CDPA-BT y voit une nouvelle illustration de la fragilité structurelle des régimes africains face aux puissances financières internationales, et réaffirme sa proposition d’un système monétaire africain adossé aux ressources du continent.

  I- Un espoir, une rupture

En mars 2024, Bassirou Diomaye Faye devenait, à 44 ans, le plus jeune président de l’histoire du Sénégal, porté au pouvoir avec plus de 54% des voix dès le premier tour. Le duo qu’il formait avec Ousmane Sonko, figure charismatique du PASTEF fraîchement sorti de prison, incarnait alors la promesse d’une « rupture » : rupture avec la gouvernance de Macky Sall, rupture avec la tutelle de la France sur l’économie et la monnaie, rupture avec un système jugé à bout de souffle par une jeunesse désabusée.

Deux ans plus tard, le 22 mai 2026, cette alliance a volé en éclats. Le président Faye a mis fin, par décret, aux fonctions de son Premier ministre et de tout son gouvernement. Un nouveau Premier ministre a été nommé quelques jours plus tard – l’économiste indépendant Ahmadou Al Aminou Lô – à la tête d’un gouvernement formé sans la participation du PASTEF, presque entièrement composé de personnalités indépendantes et issues de la société civile. Ousmane Sonko, resté à la tête d’une majorité parlementaire toujours dominante, a depuis été élu président de l’Assemblée nationale.

Le 3 juillet 2026, le Président Diomaye Faye a franchi une étape supplémentaire en annonçant, devant plus de 300 maires réunis au Palais de la République, la création de son propre parti politique, tournant ainsi la page de son compagnonnage avec le PASTEF.

 

Que s’est-il donc passé pour que deux hommes qui avaient fait campagne ensemble, unis par un même slogan de rupture, en arrivent à se séparer aussi brutalement ?

 

II – Le mur de la dette

 

La réponse tient en un chiffre : au 31 décembre 2023, l’audit commandé par le Président Diomaye Faye lui-même a révélé que l’encours réel de la dette publique sénégalaise atteignait près de 100% du PIB. Puis après réévaluations successives, entre 119% et 132% selon les sources – contre les 73,6% officiellement annoncés sous l’administration précédente de Macky Sall – Une « dette cachée », selon les termes mêmes de la Cour des comptes, constituée d’engagements non déclarés et de pratiques budgétaires irrégulières.

Cette découverte a suspendu le programme du Fonds Monétaire International de        1,8 milliard de dollars et plongé le pays dans une crise de confiance dont il ne s’est toujours pas relevé.

Pendant deux ans, Dakar a insisté sur sa volonté d’honorer intégralement ses engagements, refusant toute restructuration formelle. Mais fin juin 2026, quelques semaines après le départ de M. Sonko –farouchement opposé à toute négociation de la dette avec le FMI – le ton a changé : le gouvernement s’est dit prêt à envisager un rééchelonnement si c’était le seul moyen de sortir de l’impasse, tout en écartant, pour l’instant, une décote (réduction de la valeur d’un actif) formelle du principal.

Le lien de cause à effet est difficile à ignorer. C’est précisément lorsque le principal opposant interne à toute concession envers le FMI a quitté la primature que la porte s’est entrouverte à la renégociation. Le fardeau de la dette n’a pas seulement fragilisé les finances publiques sénégalaises : il a fragilisé, et probablement précipité la rupture de l’alliance politique qui avait porté l’espoir d’un Peuple entier.

 

III – La leçon africaine

Ce que révèle le cas sénégalais dépasse largement le Sénégal. Un parti politique fortement majoritaire, porteur de l’espérance de tout un peuple, accède au pouvoir avec un programme de rupture. Deux ans plus tard, la division est consommée en son sein, précisément sur la question de la soumission ou non aux conditionnalités des créanciers internationaux. Le chef de l’État finit par se séparer de son propre camp pour se donner les moyens, croit-il, de gouverner, quitte à devoir à terme, transiger avec le FMI sur les termes mêmes qu’il avait promis de refuser.

C’est l’illustration presque parfaite de ce que la CDPA-BT dénonçait déjà dans son précédent article : des régimes élus sur la base de promesses de rupture, mais qui ne disposent d’aucune indépendance financière réelle pour les tenir.

Ceux auprès de qui ces États empruntent n’ont, structurellement, aucun intérêt à les voir souverains ni politiquement, ni économiquement, ni culturellement. Le Capitaine Ibrahim Traoré l’affirmait sans détour : « la démocratie occidentale tue ». Le cas sénégalais montre qu’il ne s’agit pas seulement de la démocratie électorale, mais du système financier qui la prend en étau dès le lendemain des urnes.

IV – Une proposition pour sortir de l’étau

 

Face à ce constat, répété de pays en pays depuis les indépendances, la CDPA-BT pose une question que la prudence diplomatique évite trop souvent : pourquoi les pays africains qui le souhaitent ne mettraient-ils pas en commun la valeur inestimable de leurs ressources minières pour adosser leur propre système monétaire, sécurisé et souverain, plutôt que de rester suspendus aux décisions de bailleurs dont les intérêts ne coïncident structurellement pas avec les nôtres ?

Cette idée n’est pas une utopie de plus. Elle rejoint une réflexion qui prend corps, en ce moment même, au sommet des Institutions panafricaines : la Banque africaine de développement a proposé début 2026, avec l’appui de KPMG (un réseau international de cabinets d’audit et de conseil), la création d’une unité de compte – les « African Units of Account » – adossée aux réserves prouvées de minerais critiques du continent (cobalt, lithium, cuivre, manganèse, terres rares, etc…), destinée à réduire la dépendance des économies africaines aux devises étrangères et à leur volatilité.

Le principe est exactement celui que nous défendons à la CDPA-BT : transformer la richesse minière du continent, jusqu’ici livrée à l’exportation brute au seul profit des puissances industrielles, en un véritable levier de souveraineté financière.

Nous ne sommes pas économistes, et nous nous garderons donc d’en préciser ici les mécanismes techniques. Mais la prudence n’est pas le silence: un mécanisme de cette nature soulèvera nécessairement des questions de gouvernance, de contrôle et de gestion des garanties, que nous n’avons ni la compétence ni la prétention de trancher nous-mêmes. C’est précisément pour cela que nous appelons les économistes africains à s’en saisir, à en étudier sérieusement la faisabilité, à en poser            eux-mêmes les conditions de réussite, et à en formuler des propositions concrètes à l’attention des dirigeants et responsables politiques africains, plutôt que de laisser cette réflexion aux seules institutions financières internationales.

Ces questions méritent d’être tranchées par des experts, pas éludées. Mais elles ne disqualifient pas le principe. Elles en précisent les conditions de réussite. Et l’histoire de la pensée économique africaine, de Kwame Nkrumah à l’économiste camerounais Joseph Tchundjang Pouemi, a depuis longtemps établi que l’indépendance politique sans indépendance monétaire n’est qu’une souveraineté de façade.

C’est aussi la limite qu’a révélée le projet d’ÉCO, monnaie ouest-africaine, censé remplacer le franc CFA depuis 2020 : resté arrimé à l’Euro faute d’une véritable union politique et économique derrière lui, il illustre qu’aucune monnaie sénégalaise, togolaise ou nigérienne, prise isolément, ne pourra jamais peser suffisamment. C’est l’Afrique unie, et elle seule, qui peut adosser une monnaie crédible à l’immensité de ses ressources.

V – La position de la CDPA-BT

 

C’est pourquoi le panafricanisme n’est pas, pour la CDPA-BT, un simple slogan de meeting. Il est la condition même de la survie et du développement du continent. De Kwame Nkrumah, qui appelait déjà l’Afrique à s’unir sous peine de rester une addition de dépendances, à Thomas Sankara, qui refusait de payer une dette qu’il jugeait odieuse, jusqu’aux dirigeants actuels de l’Alliance des États du Sahel, une même ligne traverse l’histoire politique africaine : sans souveraineté économique et monétaire, la souveraineté politique reste un mot vide, sans contenu.

La CDPA-BT affirme qu’une solution durable à l’instabilité chronique du développement africain passe par la construction progressive d’un système monétaire indépendant, adossé aux ressources du continent et géré par les Africains eux-mêmes. C’est la proposition que nous soumettons, en toute humilité, à l’étude des économistes africains, non comme un dogme, mais comme un débat à ouvrir, avec la rigueur que méritent des peuples trop souvent priés de choisir entre la dette et la dignité.

Le cas sénégalais nous le rappelle avec force : tant que nos États emprunteront leur souveraineté avant de la construire, les alliances les plus prometteuses continueront de se fracturer sur l’autel du FMI. Il est temps d’inventer autre chose. Comme le disait Thomas Sankara : « il faut oser inventer l’avenir. »

Lomé, le 15 juillet 2026

Pour la CDPA-BT

Foly N’SON

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