1991-2026 – TRENTE-CINQ ANS DE DIALOGUE, SANS ALTERNANCE
Le 25 août 2026, à Lomé, le Mouvement Génération Togo (MGT) et le Cadre National de Concertation pour le Changement (CNCC) ont rendu public un mémorandum appelant à l’instauration d’une transition politique.
Cette initiative émane de deux regroupements qui rassemblent l’essentiel des partis du courant dominant de l’opposition, ainsi que des organisations de la société civile proches de leur approche de la lutte politique.
Les auteurs du mémorandum fondent leur appel sur deux constats principaux :
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d’une part, l’absence de consensus autour de la révision constitutionnelle de mars 2024;
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d’autre part, l’arrêt rendu le 29 janvier 2026 par la Cour de justice de la CEDEAO qui qualifie cette révision de « changement inconstitutionnel de gouvernement » au sens de article 23(5) de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance¹.
Pris au piège de cet arrêt de la cour de justice de la CEDEAO, le courant dominant de l’opposition persiste dans l’erreur ; Nous reconnaissons qu’il n’est pas facile d’abandonner une politique mise à épreuve et changer de stratégie ; la tentation est toujours grande de vouloir régler les problèmes au coup par coup.
La CDPA-BT revient sur ce mémorandum, non pour le disqualifier d’emblée, mais parce qu’il révèle une méthode politique peu concluante, pratiquée sous des formes diverses par le courant dominant de l’opposition togolaise depuis le début des années 1990. L’enjeu dépasse donc cet épisode précis : il s’agit d’interroger la capacité de cette méthode à conduire à une alternance démocratique dans un système de faux-semblants. Situons d’abord le contexte politique togolais
UN CONTEXTE POLITIQUE, UN SYSTEME DE FAUX SEMBLANT!
I /Un pouvoir né dans la force, jamais réconcilié avec l’alternance
Le 13 Janvier 1963 le Président Sylvanus Olympio — premier chef d’État togolais élu démocratiquement — est assassiné à Lomé par un groupe de sous-officiers dont le sergent Étienne Eyadéma; le pouvoir revient alors à Nicolas Grunitzky.
Les historiens citent généralement cet épisode comme le premier cas dans l’Afrique nouvellement indépendante où des militaires renversent et tuent un chef d’État élu². Le rôle exact de la France demeure débattu; les archives françaises classées « secret défense » n’ayant pas’ encore été entièrement déclassifiées, la controverse reste ouverte³.
Quatre ans plus tard, le 13 janvier 1967, Eyadema renverse à son tour Grunitzky et prend officiellement la présidence le 14 avril 1967. Il l’occupe jusqu’à sa mort, en février 2005.
L’armée impose alors son fils, Faure Gnassingbé, au pouvoir. Sous la pression populaire et internationale, celui-ci organise une élection en avril 2005. Une mission d’établissement des faits mandatée par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et dirigée par Doudou Diène conclut, dans son rapport du 26 septembre 2005, que les violences entourant ce scrutin ont causé entre 400 et 500 morts et en attribue la responsabilité principale à l’appareil sécuritaire de l’État⁴. Faure Gnassingbé dirige le pays depuis cette date. En 2012, le RPT est remplacé par UNIR, sous une direction largement inchangée.
En 2024, une révision constitutionnelle transforme le pays en régime parlementaire et transfère l’essentiel du pouvoir exécutif à un poste de Président du Conseil, sans limitation de mandat, occupé depuis mai 2025 par Faure Gnassingbé — une révision que la Cour de justice de la CEDEAO a ensuite jugée contraire à la Charte africaine de la démocratie, tout en précisant que son arrêt n’a pas d’effet exécutoire immédiat⁵.
Cette trajectoire met en évidence une continuité essentielle pour la suite de l’analyse : le pouvoir a progressivement adopté les formes extérieures de la démocratie — partis, parlement, élections, décisions de justice communautaires — sans que ces dispositifs aient jusqu’ici ouvert la voie à l’alternance. Mais dans la recherche d’une solution à cette crise nouvelle des lignes stratégiques se dégagent.
II / Deux lignes stratégiques dans l’opposition togolaise
Depuis l’ouverture du processus de démocratisation en 1991, l’opposition togolaise s’est structurée autour de deux lignes stratégiques distinctes
1-Une première ligne, portée par la majorité des partis d’opposition, a privilégié depuis 1992 la compétition électorale et la négociation directe avec le pouvoir, y compris à travers une trentaine de rounds de dialogue politique patronnés par la CEDEAO et la communauté internationale.
Cette stratégie loin d’affaiblir le régime, le renforce chaque fois qu’elle n’a pas permis la transition démocratique et chaque fois qu’elle fonde l’action de l’opposition.
2-En revanche une seconde ligne proposée par la CDPA-BT, considère que cette approche a produit, sur trente-cinq ans, un bilan structurellement défavorable à l’alternance : aucun des cycles de dialogue n’a débouché sur un départ négocié du pouvoir en place, et plusieurs responsables de l’opposition ayant participé à des gouvernements de coalition en sont ressortis sans avoir obtenu de réforme substantielle des mécanismes de fraude ou de l’appareil sécuritaire⁷.
En conséquence, en lieu et place elle propose une seconde ligne qu’elle a formalisée dans un document intitulé le « MFAO » (Mouvement de la Force Alternative d’Opposition), synthèse doctrinale publiée en 2007⁶.
Il convient de le préciser ici : ce document produit par la CDPA-BT justifie sa ligne stratégique qu’elle propose à l’opposition togolaise, et oppose au mémorandum des deux mouvements.
III / Le mémorandum MGT-CNCC, une continuité stratégique ?
Le mémorandum du MGT et du CNCC, publié le 25 août 2026, s’inscrit dans la continuité de la première ligne stratégique de l’opposition togolaise. Il introduit un argument juridique nouveau — l’arrêt de la CEDEAO — mais conserve une méthode déjà ancienne : solliciter les instances internationales pour faire pression sur le pouvoir.
La limite de cette approche tient à l’absence d’un rapport de forces populaire organisé en parallèle sur le terrain. C’est ce décalage entre action juridique externe et mobilisation interne qui nourrit le dilemme de l’opposition.
-1 Comprendre structurellement le dilemme de l’opposition1
La science politique comparée l’a analysée sous différents angles utiles pour éclairer la situation du Togo et mesurer les limites d’une opposition réduite au seul dialogue institutionnel.
– 2 Quatre références théoriques permettant de mieux saisir cet enjeu :
Des apports théoriques de trois professeurs émérites et le modèle causal de la CDPA-BT éclairent particulièrement cette situation :
1) Ronald Wintrobe montre que les régimes autoritaires combinent répression et loyalisme pour durer. Ils investissent donc autant dans le contrôle de l’information et la cooptation que dans la coercition⁸.
2) Timur Kuran met en lumière la « préférence falsifiée »: dans un contexte de peur, beaucoup peuvent vouloir le changement sans l’afficher, ce qui rend les mobilisations brusques et difficiles à prévoir⁹.
3) Steven Levitsky et Lucan Way décrivent l’« autoritarisme compétitif » comme un système où les élections et l’opposition légale existent, mais où les règles du jeu empêchent une alternance effective par les urnes — catégorie à laquelle plusieurs chercheurs rattachent le Togo depuis 1991¹⁰.
4) Le modèle causal proposé par la CDPA-BT
Le « Document MFAO » de la CDPA-BT propose, dans un registre partisan mais comparable, un modèle causal en deux diagrammes qu’il faudrait explorer. Sans se référer explicitement à la littérature académique des éminents professeurs signalés plus haut, il formule une hypothèse togolaise sur la manière dont un régime verrouillé affaiblit la société, puis sur les conditions permettant de reconstruire un rapport de forces démocratique.
Premier diagramme : les mécanismes de déstructuration
Le premier diagramme décrit un enchaînement négatif : détournement des ressources nationales, contrôle de l’information, oppression brutale et saisies arbitraires alimentent un climat d’anxiété et d’incertitude. Ce climat contribue ensuite à la dislocation des familles et des institutions, à la fuite des compétences et à la persistance de besoins vitaux insatisfaits.
Le résultat, selon le document, est une société « déstructurée, déracinée, immobile, à faible niveau de conscience politique » ¹¹.
Second diagramme : la reconstruction du rapport de forces
Le second diagramme propose le mécanisme inverse. Des interventions ciblées de mobilisation et de satisfaction des besoins élémentaires renforceraient la cohésion sociale et la conscience politique, jusqu’à rendre possible la fin du régime¹².
Ce modèle reste celui d’un acteur partisan : il ne constitue pas une démonstration empirique indépendante. Il rejoint toutefois, par une voie propre, plusieurs analyses de la littérature académique sur les transitions démocratiques.
VI / Une lecture structurelle du dilemme de l’opposition
Elle suffit pour nous rappeler que le Togo n’est ni le seul cas, ni un cas isolé. Au Gabon, la famille Bongo s’est maintenue au pouvoir de 1967 à 2023 malgré des élections répétées jusqu’à un coup d’État militaire — non une transition négociée par l’opposition civile.
Au Cameroun, Paul Biya dirige le pays depuis 1982 malgré un multipartisme formel instauré dès 1990. Au Congo-Brazzaville, Denis Sassou Nguesso occupe le pouvoir avec une interruption depuis 1979.
Dans ces trois cas comme au Togo, des décennies de dialogue et de participation électorale de l’opposition n’ont pas produit d’alternance. À l’inverse, deux cas ouest-africains montrent qu’une issue différente est possible : en Gambie, en 2016, une coalition de l’opposition a obtenu la défaite électorale de Yahya Jammeh qui a dû céder le pouvoir sous la pression conjointe d’une mobilisation populaire et d’une intervention régionale de la CEDEAO.
Au Burkina Faso, en 2014, un soulèvement populaire de masse a mis fin à vingt-sept ans de pouvoir de Blaise Compaoré en quelques jours.
Ces deux précédents suggèrent qu’un rapport de forces populaire organisé, éventuellement combiné à une pression régionale, a pu produire des résultats que le seul dialogue institutionnel n’a pas obtenus ailleurs dans la région — sans que l’on puisse pour autant transposer mécaniquement ces cas au contexte togolais dont l’appareil sécuritaire et le degré de cohésion du pouvoir présentent des caractéristiques propres.
V / Conclusion : un diagnostic à débattre, pas un verdict à imposer
Ce diagnostic n’entend pas nier la sincérité ni le courage des acteurs de la ligne de négociation dont plusieurs ont payé un prix personnel élevé pour leur engagement. Il entend seulement soutenir, sur la base du bilan des trente-cinq dernières années et d’une littérature comparée qui documente des dynamiques similaires ailleurs, qu’une stratégie fondée principalement sur le dialogue institutionnel et l’appel aux instances internationales a peu de chance, à elle seule, de produire l’alternance recherchée face à un pouvoir qui a démontré sa capacité à absorber ce type de pression depuis plus de trois décennies.
En dehors de ces constats parcellaires, la CDPA-BT propose, à travers le MFAO, un cadre alternatif fondé sur la construction méthodique d’un rapport de forces populaire, sans en revendiquer l’exclusivité ni prétendre qu’il constitue une martingale garantie. Ce cadre mérite d’être discuté, y compris de façon critique, plutôt qu’écarté d’emblée au nom de la seule modération apparente de la ligne dominante. C’est ce débat, plus que la certitude d’avoir raison, que cet article entend rouvrir.
Lomé le 23 09 2023
Pour la CDPA-BT
Le Deuxième Secrétaire
E.Boccovi
Notes
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Cour de justice de la CEDEAO, arrêt du 29 janvier 2026 (rendu public le 25 juin 2026), relatif au recours introduit notamment par la LTDH, l’ANC, l’ADDI, la CDPA et les FDR contre la révision constitutionnelle togolaise du 25 mars 2024 ; voir la couverture d’Africanews et d’AllAfrica du 25-26 juin 2026.
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Cette qualification, couramment reprise dans l’historiographie de la décolonisation africaine, mérite d’être nuancée : le Soudan avait connu dès 1958 un coup d’État militaire sans effusion de sang. Le cas togolais de 1963 reste néanmoins cité comme le premier assassinat d’un chef d’État par des militaires dans l’Afrique indépendante.
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Voir notamment les travaux de chercheurs spécialistes de la Françafrique sur la période 1960-1967 ; l’absence de déclassification complète des archives françaises empêche ce jour toute conclusion définitive sur ce point.
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Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, rapport de la mission d’établissement des faits sur les événements survenus au Togo avant, pendant et après l’élection présidentielle du 24 avril 2005, rendu public le 26 septembre 2005.
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Cour de justice de la CEDEAO, arrêt du 29 janvier 2026, précité ; plusieurs organes de presse (Afrik-Inform, BeninWebTV, juin 2026) soulignent le caractère déclaratif et non exécutoire de cet arrêt.
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CDPA-BT, « MFAO — Mouvement de la Force Alternative d’Opposition : Synthèse et Plateforme d’adhésion au Mouvement », Emmanuel GU-KONU, Premier Secrétaire de la CDPA-BT, Lomé, 15 août 2007.
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, pp. 22-23, sur la participation du CAR et de la CDPA au « Gouvernement d’union nationale » à partir de 2006.
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Ronald Wintrobe, The Political Economy of Dictatorship, Cambridge University Press, 1998.
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Timur Kuran, « Sparks and Prairie Fires: A Theory of Unanticipated Political Revolution », Public Choice, 1989; voir aussi Private Truths, Public Lies, Harvard University Press, 1995.
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Steven Levitsky et Lucan Way, Competitive Authoritarianism: Hybrid Regimes After the Cold War, Cambridge University Press, 2010.
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Document MFAO, op. cit., Diagramme 1 « Mécanismes de la dictature », p. 18.
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Document MFAO, op. cit., Diagramme 2 « De la dictature à la démocratie », p. 20.